<< Mon autre idée en montant à Paris était de rencontrer les écrivains que j'admirais. Celui qui m'intéressa le plus fut Julien Benda. Sa façon d'être et de s'exprimer n'éveillait ni sympathie ni chaleur. Mais l'exigence intellectuelle, l'absence de tout effet, le refus d'entraîner l'adhésion autrement que par la rigueur intérieure du discours fascinaient. J'avais lu, comme beaucoup d'étudiants de ma génération, La Trahison des clercs, livre majeur qui continuait d'animer entre nous de vives discussions. Julien Benda y pourfendait quiconque servait les mythes et modes du moment au détriment des valeurs qu'il jugeait universelles (la personne, la vérité, la justice).
Il en voulait aux clercs, oublieux des valeurs. Leur rôle, écrivait-il, est " de s'opposer à ceux qui n'entendent voir dans l'homme que ses besoins matériels et l'évolution de leur satisfaction".
Il les accusait de trahir cette fonction quand ils invoquent le caractère sacré de l'écrivain ou le relativisme du bien et du mal, quand ils se soumettent à l'Etat et à l'ordre établi, quand ils se laissent prendre aux idéologies qui font dépendre la vérité des circonstances.
Je n'épouse pas nombre des thèses de Benda. Elles m'aident en tout cas à résister au flot compact des idées reçues. >>
François Mitterrand, L'abeille et l'architecte, 1978
Entre les vérités journalistiques, les discussions de barbecue, les coups de fil de deux heures, les lectures entamées-abandonnées, les facebouqueries et l'entêtement du soleil qui passe sur l'époque, je me sens particulièrement mitterrandien ce matin.
JBA.