Des fois, les événements décident de prendre le dessus sur notre capacité à écouter une radio ou à regarder un écran de télévision pour nous informer de ce qui se passe dans le monde, à toutes sortes d'échelles.
Jusqu'à jeudi soir encore, j'étais persuadé de faire ma chronique sur un vieux livre de Maurice Blanchot, (Le livre à venir, 1959) pour m'expliquer à moi-même comment tout ce qui s'écrit dans les livres (y compris scientifiques, religieux, etc..) pré-existe à son inscription dans les pages. Roctiv, en début de semaine, s'était ému de la citation blanchotienne que j'avais laconiquement et facebouquement opposée à son enthousiasme pour une page célébrant des publications variées sur la démocratie. C'est cette émotion qui m'avait donné l'idée de chroniquer sur Blanchot. Mais ce sera pour plus tard.
Parce qu'entre temps, la grève de l'événement a eu lieu. Un jeune Américain a encore commis un massacre sur des innocents. Lorsque les événements font grève, ce n'est pas qu'ils refusent de se produire (encore que je l'ai déjà imaginé ainsi, une fois) mais ils refusent plutôt de passer. Et quand ça ne passe pas, on est embêté. Et qu'est-ce qui est embêtant dans un événement qui ne passe pas? Ni l'ampleur, ni la nature de l'événement mais le sit-in qui en résulte.
L'événement en grève s'installe, proteste, nous embête, nous balance ses vérités ("la fin du monde n'est pas une blague de Mayas; je vous en donne un avant goût" ou alors "désolé mais il y a des choses sur lesquelles le plus puissant d'entre vous n'a aucune prise : c'est l'intention". Le Sana San-Antonio disait qu'"il n'y a pas de loi pour assurer l'application des lois". Et s'il n'y a pas d'acte sans intention, on est bien obligé de trembler à l'idée qu'il existe des intentions "terribles".
La grève de Newtown a commencé vendredi après midi. Personne ne sait quand elle prendra fin. A part qu'elle prendra fin, comme toutes les grèves.
Cet événement laisse votre voisin sans voix ("rien à dire, c'est de la folie"). Il permet aussi à certains de faire de la folie un sujet de conversation intéressant. Sans se soucier de ce que Foucault pensait de la folie. D'autres encore vont réfléchir à comment inventer la machine à détecter la mauvaise intention. Selon moi, ceux-là ont raison sur un point : c'est l'intention qui est à l'origine de cet événement. C'est pourquoi les juges parlent souvent de "l'intention coupable". La mauvaise intention est donc déjà une mauvaise personne. Parce que précisément, humainement, la plupart du temps, rien du tout ne parvient à empêcher une intention persévérante de se réaliser. Et c'est là que les adeptes de la machine à détecter la mauvaise intention ont tort, à mon avis : la mauvaise intention (comme la bonne) est déjà incarnée. La lutte contre le mauvais ne saurait donc être une lutte contre la mauvaise intention mais plutôt se situer bien en amont : il faudrait trouver la machine à empêcher la mauvaise intention de se constituer. Car l'intention, une fois constituée, est déjà personnifiée, incarnée et prête à agir. Dans ce cas, peut-on y parvenir sans empêcher l'homme lui-même d'advenir? Tout le monde connaît la réponse : le bon comme le mauvais est en l'homme.
La grève de l'événement est peut-être une manière de nous ramener à la dimension convenable, à l'humilité fondamentale, à la fragilité essentielle. C'est d'ailleurs pourpuoi, vendredi 14 décembre, les larmes de la Maison Blanche ont eu plus d'importance que toutes les théories possibles.
Nous sommes encore en 2012. Il est 10h05; j'écoute là Rokia Traoré ("Kèlè Mandi"). Et ça, je que pense que c'est une bonne intention.
JBA.