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Façon de parler - Le blog de Jean-Baptiste Adjibi

Chroniques, Langues & Littératures

illégal.

Publié le 8 Décembre 2012

illégal.

Bien que l'alphabet que j'utilise ne comporte que vingt-six lettres, j'ai toujours pensé que chaque mot qu'on installe dans une phrase correspond à un endroit précis du cerveau qui lui, comporte des milliards d'endroits.

Tenez : un prévenu jugé pour avoir commandité un meurtre n'a trouvé comme ligne de défense que le bon vieux vocabulaire : "je reconnais avoir donné un ordre illégal". Traduction chez le récepteur jokobsonien : "c'est pas bien ce que j'ai fait; mais je fais la différence entre le bien et le mal, entre le légal et l'illégal". Ca, c'est juste la traduction du sens. La signification est encore ailleurs : ce mot "illégal" et son pendant "légal" créent un focus, un foyer (un écran?) de fumée qui enveloppe le mot "crime" qu'on ne voit plus. C'est pourtant ce mot "crime" qu'on voit dès qu'on entend "tué", "homicide". Lors de ce procès, la disparition du mot "crime" a ouvert un boulevard qui a conduit à des non peines : acquitements, sursis.

Personnellement, je me suis demandé pourquoi la défense n'avait pas préféré utiliser tous les autres ressorts qui lui permettaient de parvenir au même résultat sans mêler à cela les artifices du langage. Je dis "artifice". Dans le sens qui débouche sur "artificier" en passant par "feu" (d'artifice). C'est donc un peu jouer avec le feu, à mon avis que de brandir "illégal" pour cacher "criminel" alors qu'on aurait pu se servir de tous les autres chemins : "guerre", "diplomatie", "formalité", etc..

Je dis ça parce que le jugement étonnamment clément (six mois avec sursis pour le meurtrier et acquittement pour le commanditaire du meurtre -le réquisitoire demandait jusqu'à cinq ans fermes) va faire jurisprudence.

A l'heure où les médias organisent verbalement le classement des affaires de meurtre avant même qu'elles ne soient instruites par la Justice ("...il s'agit d'un règlement de compte; vous écoutez France Info, il est..."), il faut craindre que des avocats inspirés ou même des prévenus cultivés façon Jacques Mesrine ne déboulent dans le prétoire en déclarant : "désolé monsieur le président; j'ai donné un ordre illégal à mon guetteur mais à Marseille tout le monde sait que je suis un type bien. Ce monsieur marchait sur mon territoire depuis des mois et je n'en pouvais plus. Ce que j'ai fait est illégal, je sais."

Techniquement, juridiquement, c'est une position défendable. La jurisprudence, comme disent les juristes, c'est cela. Ainsi, "Illégal" va remplacer "criminel". Comme "Inculpé" a été remplacé par "Mis en examen" qui lui, ne comporte aucun sème d'accusation.

Quoiqu'il en soit, la victime, Firmin Mahé, est morte (sinon il n' y aurait pas eu de procès en cour d'assises). Sa mort n'aurait pas été plus utile si les prévenus avaient pris vingt ans de réclusion. Ils sont libres. C'est le moyen (langagier) utilisé pour défendre leur acquitement qui, paradoxalement, rend cette mort utile. L'arrêt Bosman est célèbre dans le droit du Sport. Ce vendredi 7 décembre, est entrée dans l'histoire judiciaire la jurisprudence Mahé. Il est 8h 36 minutes ce samedi. Moi j'écoute en ce moment Al Jarreau ("love and happiness"). Et ça, c'est véritablement légal.

JBA.

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