<< En quelques années, Assiko avait assimilé les us et coutumes de la vie à Soweto. Il connaissait bien Orlando West, le quartier chic où avait été établie la French House, mais aussi les moindres recoins de Mandelaville, la ugly side de la cité. Après avoir passé ses soirées à naviguer entre The Rock, le club branché de la ville et le célèbre Barcelona Shabine, bar populaire au cœur de Mandelaville, il avait le sentiment d’être un familier des six millions de sowetans qui n’avaient pas l’air de porter en bandoulière la douloureuse et glorieuse histoire de leur ville. Pourtant le mythe de la révolution était toujours là, tel un trophée invisible suspendu au dessus de chaque habitant, dans l’air qui se respire. Juin-Juillet 1976. La révolte, le massacre, la résistance, l’indignation, l’endurance. Jusqu’à l’abolition de l’Apartheid, quatorze ans plus tard. Soweto. Banlieue black, banlieue blues. Ghetto à nul autre pareil. Jo’burg craqua. Pretoria abdiqua. La révolution l’emporta. Car le rêve était révolu. La réalité était nouvelle. L’African National Congress. Le pouvoir. Consolider le mythe révolutionnaire de la cité des gens de rien. Le mythe est dans les regards, surtout de ceux qui, venus de loin, regardent. Le mythe est dans l’atmosphère à Soweto. Pour convaincre les dirigeants de l’ANC à qui il demandait l’autorisation et la terre pour s’implanter, Le fondateur de la French House, que tout le monde appellait affectueusement Baas, « le patron » en afrikaner, avait dit et répété combien Soweto comptait pour lui. Il n’avait pas hésité à faire le lien entre l’histoire révolutionnaire de Soweto et la révolution française de 1789 et son cortège de déclarations et de proclamations de principes dont celui des « droits de l’homme ». Baas avait dû patienter près de trois ans avant de pouvoir poser la première pierre de la House. Il le voulait, ce centre, comme d’autres veulent un jouet, un bolide, un manoir. A force de patience, il avait fini par accomplir son exploit : installer des cours de français au cœur de la cité des Interdits. Autant Assiko était la curiosité de la House, autant le centre lui même était la bizarrerie attractive de la ville. On venait à la French House pour apprendre le français mais aussi pour découvrir un horizon nouveau.>>
JBA, Une vie de girl, Inédit (2004-2013)
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